Au Nicaragua où 80% de la population vit avec 2 dollars par jour, Luci Morren se bat depuis 30 ans contre la malnutrition endémique. Avec les femmes et une arme révolutionnaire : l'extrait de luzerne.
"Comment parler de développement à des gens qui ont faim ? Sait-on seulement ce que ressent une personne qui souffre de malnutrition ? Les violents maux de tête à l'arrière du crâne, cette apathie qui gagne tout le corps ? On peut monter tous les plans de développement possible, si les gens n'ont pas l'énergie pour les mettre en œuvre, il ne se passera rien. Et comment espérer que les choses changent un jour dans un pays où les enfants continuent de souffrir de retards physiques et mentaux dus à la malnutrition ?"
Luci Morren ne décolère pas. Une colère active qui sous-tend depuis 30 ans le combat que mène cette religieuse atypique contre la malnutrition. Elle est arrivée au Nicaragua en 1979, trois mois après la révolution sandiniste, d'inspiration socialiste, qui fit connaître ce petit pays d'Amérique centrale au reste du monde. Elle arrivait avec quelques amis comme elle, écologistes avant l'heure, et un sac de graines inconnues ici : du haricot de soja, source notoire de protéines végétales, aptes à remplacer celles de la viande trop chère.
Pour promouvoir le soja, Luci s'est tournée vers les femmes. Avec elles et pour elles, son association, Soynica, a monté à travers le pays un réseau de centres communautaires dédiés à l'éducation, à la nutrition et à la santé. Soynica aide aussi les femmes à se développer elles-mêmes à travers la prise de responsabilités et à organiser leur économie familiale à travers le microcrédit. Et, parce que dans les quartiers les plus pauvres de Managua comme dans les régions du nord du pays, 70% des enfants souffrent encore de malnutrition, Luci a ajouté, il y a quelques années, une arme de choc à son combat : l'extrait sec de luzerne, sous forme de complément alimentaire. Une arme non homologuée encore par la science mais utilisée déjà avec succès par des ONG dans différents pays. Très riche en fer, vitamines, oligoéléments - et protéines - il fait remonter de façon spectaculaire le taux d'hémoglobine qui mesure l'anémie.
« Le traitement coûte trois euros par mois et par enfant. Qu'attendent nos brillants experts mondiaux qui tiennent des colloques sur la faim pour s'y intéresser enfin ? » demande Luci. « L'anémie détruit la vie. Elle fait de l'être humain un mort vivant. Et ils sont deux milliards dans le monde. 40 000 enfants meurent chaque jour de ces séquelles. Est-ce qu'on a encore le temps de tergiverser ? »
En 2000, Luci a reçu la médaille de la FAO (organisation de l'ONU pour l’alimentation et l'agriculture). « Mais pour la luzerne, je suis encore une voix dans le désert. Et La pauvreté s'accroit au Nicaragua comme dans toute l'Amérique centrale ».
En savoir plus :
« Douze femmes qui soulèvent le monde », un ouvrage d'Annick Lacroix, journaliste, aux éditions Albin Michel.
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